Mes amis exagèrent, projettent ou imaginent; en tout cas ils mentent car ce qu'ils disent est impossible. Ils se vengent, règlent leur compte, affabulent. Ou bien ils généralisent: enfin je ne sais pas ce qu'ils font mais il est impossible qu'elles fassent ce qu'ils disent.
Ils disent que les Québécoises partagent l'addition au restaurant, qu'elles entrent les premières dans les lieux publics, prennent le volant à leur mari et leur donnent des ordres qu'ils respectent. Mais qu'elles ne supportent pas d'obéir. Croient-ils vraiment que je les coire ? Ils disent qu'elles n'ont ni douceur, ni sensibilité, ne sont pas sentimentales, n'aiment pas l'amour mais le sexe, et par dessus tout l'argent. Mes amis sont des menteurs. Comment peuvent-ils espérer me persuader que les femmes, ces merveilles de délicatesse et d'altruisme, ne soient pas sentimentales ? Ils racontent qu'elles choisissent les hommes plutôt que le contraire et leur proposent ouvertement ce que nous n'osons leur suggérer. Me prennent-ils pour un idiot ? Ils s'amusent, ils continuent, ils en remettent. Ils se passent le mot pour me confondre, s'arrangent pour me tenir tous le même discours. Ils disent qu'elles n'aiment pas les préliminaires, prennnent l'initiative même au lit. Enfin on l'a compris , il y a au Québec, une conspiration nationale pour me manipuler : aucun espoir que cela fonctionne. Car il me reste mon bon sens.
Comment pourrais-je croire, par exemple, que les Québécoises partent en République Dominicaine pour acheter le plaisir ? Aucune femme ne fait ce genre de choses : elles ont besoin, pour se donner, qu'on se prête à la tendresse, au romantisme, aux soupers aux chandelles. Mais ils me disent qu'elles ne sont ni romantiques ni tendres, qu'elles ne font pas l'amour qu'elles baisent. Quels menteurs ! Ils ajoutent que les Québécoises sont des quitteuses avec un grand Q, et font leurs valises aussitôt qu'on ne les fait plus jouir, excusez la franchise de leur vocabulaire mais je vous avais prévenus sur mes amis.
Enfin ils ne décrivent pas des Québécoises mais des monstres. Or je veux bien accepter les ours mangeurs d'homme, les lynx à Vancouver et les chacals des prairies qui attaquent les enfants: mais les Québécoises ainsi décrites, je ne peux pas les croire.
Alors d'où vient, me demandent-ils le taux de suicide que nous connaissons ? Des ours mangeirs d'hommes, des lynx de Vancouver, des chacals des prairies ? Ou des femmes ? Mes amis ont des idées monstrueuses, je crois que je ne les choisis pas bien. Si un homme, poursuivent ils, n'a plus aucun pouvoir, s'il doit obéir aux femmes parce qu'il doit expirer sa nature, si on le jette aussitot qu'il a servi, si on lui prend ses enfants après avoir pris son argent, sa dignité et pour ainsi dire, ses hormones: et si, quand il s'en plaint, on le traite de macho, de phallocrate, de dégénéré, on l'envoie voir une psychologue, que pense-t'il de lui même ? Ce qu'elles pensent de lui, c'est à dire pas grand-chose.
Comme je ne les crois pas, ils me recommendent d'essayer. Mais c'est à ce moment que je prends peur. Car s'ils mentent, je n'aurai gagné qu'un jeu; mais s'ils disaient vrai, j'aurai perdu la vie. Et j'aime tant la vie au Québec que j'ai fini par craindre les Québécoises. A cause de mes amis menteurs !
(Guide de survie des Européens à Montréal, Hubert Mansion)